Avons-nous le devoir de chercher la vérité?
Si c’est un devoir, c’est une règle de bonne volonté (selon une formule de Kant) qui nous oblige à vouloir agir en vue d’un bien. Cela semble indiquer que la vérité est en elle-même un bien, préférable à l’ignorance, à l’erreur ou au mensonge. Mais est-ce si évident ?...Faut-il toujours préférer la connaissance vraie et la sincérité à tous prix ?
Sur la valeur de la vérité, au sens de représentation conforme à la réalité, Nietzsche écrit des textes remarquables, par exemple:" Nous n'aimons pas tant la vérité que les conséquences favorables de certaines vérités; envers les vérités sans conséquences, nous sommes indifférents; envers les vérités désagréables, nous sommes hostilement disposés!... »
Autrement dit, la vérité en tant que telle (objective, universelle, impartiale, neutre...si elle existe) n'a aucune valeur absolue: ce sont les usages que les hommes font de ces jugements vrais qui permettent d'en apprécier la valeur (morale, sociale, affective, esthétique...). On peut ainsi concilier la possibilité des vérités scientifiques (celles qui obéissent aux critères de validation logiques et empiriques que la communauté scientifique reconnaît comme valables toujours et partout) et la relativité des jugements de valeur pratique que l'expérience et l'histoire mettent en évidence. Du point de vue de la connaissance scientifique, supposée rationnellement neutre, autant que possible, nous devons chercher la vérité et critiquer fondamentalement les erreurs, les illusions et les mensonges qui attestent ce qu'on peut appeler "le règne du faux". Mais ce point de vue de la science "neutre" n'est pas forcément le seul valable, ni toujours le meilleur. On peut encore rappeler avec Nietzsche que la vie a manifestement besoin d'illusions, de jeux, de déguisements, de rêves, d'ivresses et d'oublis pour supporter la condition tragique des individus et des groupes condamnés à la disparition cosmique. Nous avons donc besoin non seulement de science (car toujours se tromper ne peut être ni utile ni consolateur!) mais aussi d'art, de fictions et de rêves, de nous servir d'illusions pour garder l'envie de vivre malgré les obstacles et les humiliations de certaines vérités. "Nous avons l'art pour ne pas périr de la vérité!...L'art est le grand stimulant de la vie!..." (Nietzsche, Le Gai Savoir).
Ainsi: a) si l'usage éthique d'une vérité n'améliore pas la vie humaine (ou de tout sujet moral, autant qu'on puisse en juger), nous n'avons en rien le devoir de la rechercher.
b) Si nous sommes incapables de faire le bien avec telle vérité, nous pouvons nous dispenser de la rechercher et de la faire connaître.
c) Enfin, si une vérité est jugée comme un moyen capable de faire un mal ou d'augmenter le pouvoir d'une mauvaise volonté, nous avons le devoir de l'ignorer, de la censurer et de l'oublier. Le problème n'est donc pas au fond de savoir si la vérité est bonne ou mauvaise, mais quels sont ses bons et ses mauvais usages. Néanmoins, dans la mesure où la connaissance vraie à probablement plus de pouvoir efficace que l'erreur et l'illusion, on peut conclure que le devoir de vérité est préférable en général à son refus et son ignorance, car si l'impuissance n'est pas toujours une faute, elle ne peut jamais être tenue pour une vertu.
Objection possible : une société peut imposer ou suggérer des devoirs immoraux (lois raciales, encouragement à la délation, à l’arrivisme individualiste…) abusant ainsi de l’assimilation entre obligation sociale et devoir moral.
Réponse : si c'est un devoir, il est par définition une règle de bonne volonté, donc autant morale que sociale, qu’on ne peut juger immorale que d’un point de vue extérieur à cette société.
Et si l'on oppose encore l'existence d'un devoir de faire le Mal (chez les sectes satanistes, certains pervers ou certains artistes expérimentaux), la forme même du devoir ou de l'obligation, comme règle de volonté et d'action, suppose que le sujet pense qu'il est bon de suivre cette règle. Aussi Socrate pouvait-il soutenir, il y a 25 siècles, que "nul ne fait le mal sinon par ignorance" (intellectualisme moral). Cela peut être compris comme "la volonté est toujours moralement bonne et le mal n'est que la maladresse faisant suite à l’ignorance", ce qui parait plutôt naïf. Mais cela peut se comprendre plus lucidement:" on ne veut faire le mal qu'en croyant (à tort ou à raison) que c'est pour accomplir un bien". Les satanistes croient ainsi que le plus grand bien consiste à servir la volonté destructrice de Satan, jusqu'à l'apocalypse... (voir par exemple le film de Roman Polanski, Rosemary’s baby)