De quelques principes ontologiques.
Ontologie : étude de l’être en tant qu’être, en vue de ses propriétés essentielles ; autrement dit, théorie des différents modes d’existence et statuts de réalité. Par exemple,
la nature de la pensée ou de la matière,le statut des idées ou des valeurs culturelles,le mode d’existence des objets techniques ou des œuvres d’art.
Origine : matière ou pensée, il n’y a pas de commencement absolu. Toute initiative entraîne des recommencements ; toute création implique des répétitions, comme toute répétition implique du nouveau, même submergé par les routines et les conventions.
Relativité du temps : il n’y a pas de présent pur, sinon dans le concept abstrait d’instant ponctuel : toute présence est relation avec des présents et des absents, des passés et des futurs, des réels et des fictifs, des possibles et des impossibles.
Etre et Penser : ce que peut être le monde sans moi, ou le tout sans la pensée, ce n’est au fond qu’une question accessoire et instrumentale : car mon existence est une donnée de fait primitive, même si je la découvre à travers l’émergence postérieure d’une conscience tardive. Et la pensée l’est bien davantage, même si la conscience me découvre simultanément : mon existence pensante/pensée et la pensée génératrice d’individuation subjective. Je peux donc tenter d’imaginer Etre sans Penser, mais ce n’est qu’une opération particulière du Devenir, et qui n’est possible qu’en soustrayant la pensée de l’être, en la faisant disparaître, hypothétiquement ou prophétiquement.
Mais une telle disparition,même si décisive, ne peut signifier une absence absolue : la « mémoire cosmique » ne peut s’effacer, ni du présent, ni du futur ; le monde ne peut pas feindre que la pensée n’ait jamais existé ; et l’on voit mal comment un grand amnésique pourrait faire le moindre projet. Et si l’on objecte qu’il n’y a pas de mémoire sans conscience et que la « mémoire cosmique » n’est qu’une métaphore, on peut répondre que l’évidence est plutôt l’inverse : il n’y a pas de sujet conscient sans mémoire, mais la conscience humaine n’est pas le modèle de toute mémoire (mémoire géologique des fossiles, mémoire biologique des gènes, etc.).
Ainsi, le minimum ontologique suppose le maximum ontologique : la moindre trace d’être implique l’être en totalité. Car ici s’applique correctement l’argument du tout ou rien (et peut-être est-ce d’ailleurs le seul cas) : s’il y a de l’être, le néant est impossible. C’est le principe de Parménide : « l’être est, le néant n’est pas ». En effet, tout se joue sur « un seul coup de dés », parce qu’on ne peut concevoir d’étant sans antécédents, ni d’être sans durée : il ne peut y avoir d’être sans passé. Chaque étant est un produit, mais le Tout de l’Etre n’est pas un étant. Or, il y a de l’être, c’est un fait donné immanent à la pensée même. Donc il y a un Tout, avec son éternité. Après, tout est affaire de devenirs, de nuances, de processus et d’explosions : « tout s’écoule » (Héraclite). Mais il n’y a pas d’identité ontologique des étants : chacun a ses propres dynamismes et ses propres qualités.
Par conséquent, même si le Devenir implique une liberté créatrice immanente, et des conditions de hasard et de contingence, le fait complexe d’ Etre-et-Penser est nécessaire : il y a une nécessité de l’Etre, du Penser et de leur relation.