D’abord, rien ne saurait régner sans partage, en ce monde comme dans tous les autres : toute puissance doit affronter des résistances, et ce qu’on appelle pouvoir absolu (l'omnipotence divine mise à part, toute hypothétique) n’est en réalité que le sommet ultime d’une hiérarchie pyramidale, un pouvoir de dernière instance et non un pouvoir unique, mais représentant le tout de la hiérarchie consentante.
Ensuite, les media audiovisuels succédant au cinéma ont soit copié ses procédés, soit inventé leurs langages avec leurs moyens, qui sont forcément différents : chaque medium se sert et s’inspire des autres, c’est probablement le cas depuis les débuts de la culture. Ainsi, cette rivalité menace ses formes anciennes, non sa productivité générale ; et les formes anciennes auraient dans tous les cas disparues.
On peut aussi penser que cette rivalité stimule le cinéma, comme la peinture le fut par la photographie au XIXe. Car enfin, les forces productives du cinéma (personnels, moyens techniques et financiers) restent bien supérieures à celles de ses rivaux, si l’on considère ce qu’elles peuvent faire pour un film, alors que des moyens comparables dans les autres genres ne sont mobilisables que pour des productions en séries.
Par ailleurs il faut distinguer le cinéma des arts opératiques ou de performance,qui mélangent aussi tous les arts dans l’horizon d’un art total (dans le sens de Marx, de Wagner ou d’autres). Dans l’opéra, les œuvres de chaque art coexistent par juxtaposition dans un espace temps relativement hétérogène : la scène est un artifice discrètement dissimulé mais que chacun sait reconnaître; le public n’en est jamais très loin, et intervient par ses propres réactions (applaudissements, cris, sifflets,…) ; comme dans tout art de performance, l’œuvre et le public sont en interaction réelle. Dans le cinéma, le public est toujours hors de l’écran, et le film ne peut viser qu’un public virtuel : on peut le projeter dans un salle vide sans que les performances des acteurs et des auteurs en soi affectées. Au sens strict, un film s’adresse à tous et à personne, comme le Zarathoustra de Nietzsche. C’est une image mobile sur un écran fixe, à laquelle tous les arts ont participé pour un résultat fusionnel, une vision bidimensionnelle unifiée par le montage. C’est pourquoi on peut dire avec Deleuze que le cinéma a plus à voir avec la musique qu’avec les arts plastiques, le théâtre ou la littérature, même s’il s’en inspire beaucoup pour ses contenus. Mais précisément : tous les contenus sont cinématographiques parce qu’aucun ne définit sa «substance», qui procède uniquement du « regard final » des caméras et de la réalisation (l’idée vaut d’ailleurs pour tous les modes d’expression, chacun en leur sens).
Enfin, il faudrait parler de la danse adaptée au cinéma. Michel Chion (1995, La musique au cinéma) suggère que le jeu des acteurs tient plus à la chorégraphie qu’au jeu théâtral, et qu’il existe une relation fondamentale entre cinéma, musique et danse. Idée prometteuse qui permettrait de mieux comprendre la fascination particulière exercée par les films musicaux et dansants (pour ne pas dire comédies musicales, car West side story, les Parapluies de Cherbourg, ou Cabaret ne sont pas vraiment des comédies). Singing in the rain, en ce sens, peut-être vu comme une métaphore complète de l’essence du cinéma, et pas seulement d’un genre, la comédie musicale, ou d’une période de son histoire, la naissance du cinéma parlant.