Le cinéma a toujours eu le souci de la sonorisation, dès le muet, tout de suite accompagné de « musique de fosse » selon les termes de Michel Chion : l’obstacle technique à la synchronisation a dû être décisif dans les orientations esthétiques des trente premières années du cinéma. Mais précisément, ce désir de sons et de musique a été un moteur de création d’images : on a cherché à les faire parler, danser et chanter avec des moyens strictement visuels, kinésiques et bidimensionnels, mais différents de toutes les disponibilités existantes dans les autres arts : théâtre, littérature, musique, danse,peinture, sculpture, architecture,etc.
C’est peut-être une des raisons de dire avec certains que le cinéma parlant synchronisé n’a guère innové en composition d’images pendant les années 30-60. Ce serait bien sûr faux dans le détail historique, mais relativement juste en comparaison de l’effort de création considérable de la période « muette », responsable de l’essentiel du vocabulaire et de la syntaxe cinématographiques. Comme les progrès techniques se sont accélérés et diversifiés après la 2e Guerre Mondiale (technicolor, phonographie, « réalisme » des effets spéciaux), on eut tendance à exalter l’évolution de cette période en se figurant la période pionnière comme une sorte « d’antiquité médiévale », enfin comprise comme elle le mérite par ces Temps Modernes pleins de Lumières actuelles!... Comme il est de règle dans l’histoire des arts, on tendit à confondre progrès techniques avec progrès esthétiques et spirituels.
Or, si l’évolution technique est corrélative de celle des arts, elle n’implique nullement un progrès au sens d’un perfectionnement. On pourrait même discuter l’évidence du progrès technique et de sa nécessité dans les derniers siècles, si l’on veut bien reconnaître que la valeur de la technique doit être estimée par tous les aspects de la culture qui la comprend, et pas seulement selon une rationalité techno économique abstraite du reste de la civilisation. Chacun à leur manière, Leroi-Gourhan, Simondon ou Deleuze montrent notamment qu’il est impossible de réduire l’existence des objets techniques à des significations technologiques qui ne correspondent pas aux pratiques réelles de la plupart des hommes : tout objet technique est aussi utilisé de façon non technique, et symboliquement connoté dans plusieurs directions psychologiques, esthétiques, sociopolitiques ou religieuses. En ce sens,une technique n'est jamais seulement une technique.