Un curieux oxymore.
Qu’est-ce qu’un journal intime ? On ne sait pas comment ça a commencé, ni vers quoi ça tourne, ni quand ça finira ; on ne sait pas grand-chose, à peine de quoi il s’agit, quelle sorte de vie s’agite ici dans le fond…; mais on peut en éprouver une envie étrangement claire, un besoin obscurément évident.
Au commencement était donc un amas de paradoxes : une languissante histoire et une envie subite, une décision mûrie et une compulsion ressassante…Un journal intime, c’est peut-être d’abord un oxymore dissimulé.
Comme tout être, chacun peut-être considéré comme un avatar de l’éternel retour : le résultat d’une éternité de reprises, de recommencements, de séries entrecroisées ou tangentielles. Certaines histoires dynamisent et enchantent les passants affairés dans le monde : mais pourquoi s’intéresser au journal intime de quelqu’un d’autre ? Quelle sorte d’intimité peut intéresser quelqu’un d’autre que soi, ou ceux qui sont déjà les intimes de l’auteur ? Et même, quelle intimité puis-je trouver intéressante à mes propres yeux, au point d’en noter les pensées pour ne pas les oublier ? Que devient l’intimité des idées et des événements que je peux ainsi formuler et communiquer à d’autres? Précisément, la dimension intime est ce qui résiste le mieux aux systèmes de communication, à ses « informatages » et à ses mots d’ordre stérilisants : pensées de résistances et actes de paroles virtuelles, atelier d’idées sans moyen et de medias sans direction.
Une conviction se dessine : si l’on écrit des pensées intimes, c’est pour en sauver une partie de l’oubli auquel l’intimité les condamne nécessairement après la disparition de leur auteur. On écrit donc un journal « intime » contre sa propre intimité, contre « les sales petits secrets » des cœurs : bref, pour se libérer de soi et de sa vie privée…de sens vital profond!...
Au fond, on écrit un journal intime pour qu'il soit publié, tôt ou tard; et on le baptise intime pour le protéger (très magiquement, si l'on peut dire...) d'une publication prématurée, ou interdire sa lecture à certaines personnes, avec le désir secret et craintif, semi-conscient, qu'elles le découvrent "par hasard". L'auteur du journal ne pense -t-il pas: "maintenant,c'est mon secret; mais plus tard...". Il pourrait ajouter "peut-être", car il n'est pas certain que le désir de publier se manifeste par exemple
dix ou vingt ans après. Mais pourquoi voudrait-on écrire des pensées si ce n'était que
pour les garder au fond de soi?
Appelons donc « Journal ex-time » (nouvel oxymore, soit !) ce mouvement expressif de la pensée fuyant les prisons de l’actualité vers l’extériorité des mondes possibles : pensée intempestive, dirait Nietzsche, mais non intemporelle ; pensée en dehors du temps à la mode, mais pas hors du Temps ; pensée à contretemps pour inventer de nouveaux temps. Il écrira ce petit dialogue (je cite de mémoire):
"- Pourquoi écrivez-vous?
- C'est le meilleur moyen que j'ai trouvé de me débarrasser de mes pensées."