Nouveautés percutantes
Rhapsodie (dé)concertante
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1) Allegretto vivace un poco sfumato (Plutôt rapide, vif et un peu vaporeux)
vertudieu que c’est con cette adoration naïve de la nouveauté regardez les ados croient toujours que ce qui leur arrive c’est toujours la première fois et que ça ne peut arriver qu’à eux pourquoi moi mon dieu qu’ai-je fait pour mériter ça mais les ados n’ont peut-être rien inventé même pas leurs petits problèmes égocentriques relisons le Livre de Job un des plus anciens grimoires bibliques c’est déjà la complainte de la cosmique injustice avec son espérance comique de réparation et encore Le Cid de Corneille c’est le gémissement de Dom Diègue ô rage ô désespoir ô vieillesse ennemie n’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie et certes oui ce n’est pas juste mais qu’on soit jeune ou vieux rien ne l’est en dehors de nos habitudes et conventions qui donnent les fantasmes et grimaces de la justice et si tout est culturel peut-être que rien n’a besoin d’être rationnel mais seulement coutumier sagesse tragique oui mais alors comment vivre
certes l’idée d’une prose tout azimut sans programme ni ponctuation n’est pas nouvelle depuis ce XXe siècle expérimentateur et ce n’est pas parce que l’ impro-visation peut réussir au musicien qu’elle réussit à l’écrivain mais alors répondons que ce n’est pas parce qu’une règle a été déjà utilisée abondamment qu’on ne doit plus le faire en vertu du principe qu’au moins dans les arts l’essai et l’usage priment sur la norme et le devoir
et de plus si l’ écriture percurrente dixit Sollers sur son Paradis
est une forme expérimentale il n’y a pas de principe a priori qui puisse en définir le nombre capable d’en épuiser la pertinence en outre il n’ y a pas d’expérience sans risque même si le risque n’est pas toujours le motif de l’aventure enfin on peut ajouter que faire une expérience est une chose et la comprendre en est une autre notre époque semble très forte pour le premier point mais beaucoup moins pour le second
tant d’expériences et si peu de leçons quel sens peut avoir une expérience volontaire sinon de vouloir en refaire ou en éviter d’autres aussi l’idée que toute expérience est désirable ou profitable sert surtout à justifier a priori n’importe quelle tentation et a posteriori n’importe quelle absurdité disons plutôt que c’est une sottise qui suppose une absence quasi complète de discernement entre ce qui vaut la peine d’être essayé avec un intérêt probable même en cas d’erreur ou d’échec
et ce qui est probablement du temps perdu dans un jeu qui ne vaudra pas la moindre chandelle l’ écrivain cinéaste Michel Audiard en proposait naguère une formule bien frappée les cons ça ose tout c’est même à ça qu’on les reconnaît certes on peut réclamer et déclamer avec Danton de l’audace encore de l’audace toujours de l’audace oui mais cela ne veut pas dire seulement de l’audace courage sans ruse n’est que puérile témérité dont on ne devrait jamais admirer la récidive les cimetières et les champs de bataille sont pleins d’audacieux anonymes qui n’ont peut-être légué rien d’autre que le souvenir de leur dernière audace
mais il est vrai que lorsque les valeurs intellectuelles fondent sous les projecteurs permanents de la médiocrimino-médiacratie il faut bien se réfugier vers ce qui ressemble le plus à d’autres vertus et lorsqu’ on peut être idiot sans être lâche il est plus facile de montrer du courage physique qu’un intellect anticipateur qui passe moins bien à l’image
cette seconde faculté semble même si rare que l’esprit superstitieux a pu en tirer la croyance à la voyance sans s’apercevoir que l’art de la divination n’est rien d’autre qu’une intelligence pratique habile à déchiffrer les signes et qu’il n’y a pas grand mérite à prédire de grands malheurs à des guerriers prêts à partir au front qu’ils en reviennent tous indemnes et vivants tiendrait plutôt d’une chance miraculeuse que de la réalisation d’une divine prophétie
ici je veux préciser que j’ai le droit voire le devoir de « radoter » justement parce que je n’ ai pas l’âge canonique de le faire d’ailleurs je n’ai pas d’âge puisque celui qui parle ici n’a d’autre présence que celle de ce texte pour ses lecteurs tous les auteurs sont ainsi sans âge et c’est même pour échapper aux platitudes de la chronologie qu’ils deviennent scripteurs et puis j’ignore à combien chiffrer l’âge du radotage et c’est d’ailleurs sans importance puisque mon but est d’abord de ridiculiser le novellisme naïf et son correspondant politique le jeunisme crétinisant cette double croyance techno consumériste n’est d’ailleurs pas une invention de jeunes mais de badernes technocrates qui s’évertuent à flatter leurs neveux pour les maintenir dans ce qu’ils s’imaginent être le droit chemin de l’ordre établi il y a déjà quatre décades Jean Baudrillard théorisaitla consommation comme morale dominante des sociétés modernes en décomposition mais il semble que peu d’oreilles aient été assez nettoyées pour l’entendre le culte de la nouveauté n’a guère d’autre fondement qu’ une tendance fanatique à la production de nouvelles marchandises gadgets signes et autres consommables auxquels on essaie assez vainement d’ailleurs de donner du sens en ne reculant devant aucun ridicule publicitaire même dans les arts les sciences ou la philosophie on court éperdument après une mythique nouveauté en comptant anxieusement sur une sorte d’inspiration providentielle d’autant plus efficace qu’elle serait volontaire mais le génie est beaucoup plus malin et capricieux et comme chante la Carmen de Bizet l’amour est enfant de Bohème et n’a jamais jamais connu de loi
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2) Andantino ma non troppo melancolico
(Assez lent mais pas trop mélancolique)
on chercherait peut-être en vain dans l’histoire des arts des preuves que de grandes inventions se sont faites en poursuivant la nouveauté pour elle–même et quand bien même en trouverait-on qu’on aurait bien du mal à en tirer une règle de génialité quelconque quelle splendide absurdité serait-ce si la nouveauté d’une création n’était pas un but mais un critère d’appréciation dérivé d’un besoin vital d’anonymes tendances créatrices
ce n’est pas pour faire du neuf que l’on cherche une œuvre, c’est parce qu’on ne peut vivre sans créer que l’on met tout ce que l’on peut en œuvre pour faire ce que l’on est forcé d’inventer il n’y a pas deux puissances vitales identiques c’est en cherchant des solutions à des problèmes vitaux individuels et précis que se font les ouvrages petits ou grands du type comment donner du courage le plus rapidement et le plus durablement à une troupe de soldats ou comment aménager le plus commodément un sanctuaire ou comment faire sonner tel instrument le mieux possible ou comment passer du temps à attendre en s’ennuyant le moins possible
ainsi naissent les chants les temples et les symphonies toute création de forme est liée à un problème vital technique et à l’expérience de la durée et l’art le plus profond est une machine à explorer le temps mais rien de méprisable ici puisque vivre n’est rien d’autre que passer du temps à faire et sentir ce que nul autre ne peut faire et sentir à sa place bref il est tout à fait vain de rechercher la nouveauté en s’efforçant de ne rien répéter car en vérité il est aussi impossible de répéter exactement quoi que ce soit que d’exister sans rien répéter du tout et la question n’est pas tant de savoir comment la création est possible que de choisir celle qu’on préfère favoriser puisqu’elle est d’abord un donné de nature et que le fait prime le droit ici pour toujours et de savoir comment se trouve possible l’ennui dont Hugo dit qu’il naquit un jour de l’uniformité comment la monotonie est-elle possible alors qu’absolument parlant rien ne se répète jamais deux fois comment chasser l’ennui allons-y sans confondre l’imperceptible et l’inaperçu les génies sont des nuanciers et ils peuvent surtout nous apprendre le sens des fines distinctions de toutes sortes si l’être le plus sensible à la nouveauté est le plus sujet à l’ennui de la routine et au dégoût de la répétition c’est précisément à cause de sa mémoire complexe héréditaire et sélective par acquisition et comparaison tout bien examiné lorsqu’elle est exclusive la quête d’intensité est aussi idiote que celle de la durée à tout prix le sens éthique et le sens esthétique doivent bien pouvoir s’associer sans stupidité si l’art n’est qu’un jeu parmi d’autres il n’a pas plus de sens que la marelle ou la roulette russe et la roulette russe semble bien être un loisir de décadent néanmoins certains bons esprits ont pris parfois le jeu très au sérieux Diderot Dostoïevski Nietzsche Mallarmé Valéry Artaud Deleuze mais pas n’importe comment car il y a plusieurs styles de jeux et plusieurs manières de jouer le jeu est aussi plus qu’un passe-temps divertissant où l’on oublie ce que l’on est en croyant n’avoir rien de mieux à faire et la conscience de passer le temps est en soi une expérience ontologique souvent sous estimée même en y projetant des métaphores existentielles comme Paul Valéry concevant la philosophie comme un pur jeu d’idées le jeu est une mise à l’épreuve des éléments de composition du monde ce n’est pas une condamnation pessimiste de la vie de la pensée et du jeu des concepts mais bien une compréhension salutaire du Tout pensant Tout conspire et les parcours de l’Etre combinent en termes fusionnels la vie et la mort le jeu et le sérieux le hasard et la nécessité le destin et la liberté les enfants s’ amusent en pensant n’avoir rien de mieux à faire qu’à s’engager dans des jeux qui leurs sont accessibles et ce qu’ils apprennent par jeu se résume souvent à apprendre à vivre en jouant et à jouer pour vivre mais lorsque les nécessités de la vie imposent les réalités les plus dures aux enfants on peut voir que les plus jeunes et les plus ingénus ne sont pas plus disposés à jouer qu’à se battre ou travailler dur la lutte le travail la politique le sport l’amour l’art ou la connaissance peuvent être au fond des jeux plus complexes plus élaborés plus cruels et plus importants auxquels doivent nous préparer les amusements de l’enfance
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3) Presto fortissimo con molto fuoco
(Très rapide, très fort, avec beaucoup de feu)
quel est le critère du bon jeu si le sérieux n’est pas suffisant et si tous les joueurs prennent suffisamment leur jeu au sérieux pour continuer à jouer disons qu’il faut que ce soit un passe temps stimulant durable et fécond qui laisse des traces importantes dans les mémoires le souci de la postérité en amuse plus d’un mais c’est peut-être la seule forme d’immortalité le sens survient au fait mais s’il n’y a plus d’après le sens disparaît le désir de célébrité facile bradé avec célérité par les medias de masse n’est peut-être qu’un ersatz du souci de postérité
mais il s’égare et s’épuise dans la précipitation et la consommation des signes de reconnaissance communautaire quels seraient alors les meilleurs remèdes contre la désolation culturelle et la lassitude du quotidien pour se guérir de l’imposture du journal intime et de la lassitude de n’être que soi l’on peut composer un nocturne ex-time pour y exprimer le nuancier des sentiments sous la libre forme obscure d’un cri fredonné dans la nuit car ce sont des effets individuels profonds et non des effets collectifs de surface les systèmes de communication travaillent plutôt à estomper les signes éventuels de cette fatigue en les interprétant comme symptômes pathologiques ou délinquants et en convoquant la médecine ou la police pour administrer leurs remèdes sans se demander s’ils n’aggravent pas le mal en trahissant les symptômes car ce sont d’abord les situations qui sont pathologiques et ensuite les sujets et les systèmes qui d’ailleurs ne fonctionnent jamais sans sujets puisqu’ils sont fabriqués par eux avec eux et pour eux
les individus sont malades parce qu’ils sont vivants et socialisés mais ils le seraient autant quoiqu’ autrement s’ils étaient solitaires ou morts quoiqu’on ne puisse pas assimiler la mort à une maladie et toutes les sociétés seraient parfaites si elles ne concernaient pas des sujets individuels comme ce que nous savons des sociétés d’insectes en donnent une image approximative mais en vérité tous les systèmes parfaits sont des systèmes morts et leur perfection vient précisément de l’absence radicale des plaignants et il n’ y a pas de vie sans système ni processus individuels
précisément la vie a un besoin continuel de créer des systèmes parce qu’elle est continuellement menacée de dispersion de dissémination et de pulvérisation et tout système est au fond une composition de singularités dynamiques inassignables rassemblées en individus et tout système a besoin de ces individus et de leurs innovations quitte à éliminer les plus dangereuses et les plus nombreuses Freud semblait concevoir ainsi dans l’appareil psychique un système de censure qui dit jamais à beaucoup de pulsions plus tard à un certain nombre et faites comme chez vous à un aréopage d’élues alors à quoi bon se plaindre toujours du système si ce n’est pour essayer toujours d’en changer quitte à passer de temps en temps par des révoltes et des révolutions même très violentes et puisqu’il faut bien s’arrêter comme dit Aristote on peut conclure avec l’invitation de Nietzsche à ce que la philosophie devienne l’apprentissage de l’amour des lointains non pas un médium de proximité mais plutôt un transport de longues distances labyrinthique bien entendu comme celui de tout un chacun plus ou moins à son insu
on y retrouve des brins de folie dans chaque graine de génie mais peut-être que l’idéologie propre à notre époque consiste dans cette prodigieuses confusion entre surinformation et compréhension quantité de communication et qualité du savoir et du goût individualisme puéril et originalité unité numérique et personnalité équivalence ontologique et relativité des valeurs nihilisme consumériste et conscience ludique nommons ça l’illusionnisme contemporain
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